Les armoires vides : un avortement de la mémoire

Posted on 15 août 2011

1




Le rejet de « quelque chose » de pourri, enterré dans le ventre. L’évacuation de la honte. L’élimination de la « déchéance » : l’avortement

Dans son premier roman, publié en 1974, Annie Ernaux (Prix Renaudot en 1984 pour La Place) dépeint le calvaire de la jeune étudiante en lettres qu’elle était. Seule dans sa chambre de la Cité universitaire, Denise Lesur, le personnage,  parle à la première personne de l’avortement qu’elle est en train de subir. Après s’être rendue chez la faiseuse d’anges, l’étudiante attend que  « ça meurt petit à petit », que « ça s’éteint », que «  ça se noie dans les poches gorgées de sang, d’humeurs filantes… Et que ça part. C’est tout ».
Cette attente lui sert d’échappatoire pour se remémorer son enfance, l’école, ses parents et leur café-épicerie, sorte d’amphithéâtre local, la scène où se joue la vie d’un monde particulier.

/DR

«  D’abord la fille de l’épicier Lesur, puis la première de la classe, tout le temps. Et la dadaise en socquettes du dimanche, l’étudiante boursière. Et puis rien peut-être, tringlée par la faiseuse d’anges. Moi et les boîtes de flageolets dans la vitrine, le manteau rouillé que j’ai porté trois ans, les livres, les livres, çui-là est-ce que tu l’as, l’herbe écrasée de la kermesse en juillet, la main douce, il ne faut pas… Des gens partout, titubants, gesticulateurs (…) il en sort de tous les coins, les vieux kroumirs, les braques de l’hospice à-côté, les vicieux toujours la main quelque part, ceux qui achètent du corned-beef et le font marquer dans le cahier. Ils ont toujours su que je les méprisais, la fille à Lesur elle pourrait servir des patates. Ils la tiennent leur vengeance ».

Tout se passe comme si la narratrice avortait littéralement de toutes ces années passées, celles où elle était autre, celles où elle était la petite Ninise qui chipait des bonbons dans les gros sacs de l’épicerie, celles où ses parents lui paraissaient indispensables, forts.
Les années où, elle pouvait encore comprendre leur langage, leur façon d’être, à toujours gueuler pour quelque chose, à raconter des « histoires de trainées » avec les clientes. Alors qu’elle tente de raconter tous ses souvenirs « entre deux contractions » et «  voir où commence le cafouillage », le narrateur-personnage interrompt le cours de leur existence sur le fil d’un Temps : celui du passé. Le choc dû à l’acte violent en train de se dérouler, fait se confronter parallèlement présent et passé, la vie à la Cité U versus la vie à l’épicerie, l’étudiante souillée contre la fille-Lesur.

Une déchirure sociale

Photo / DR

Dans Les armoires vides, Annie Ernaux laisse éclater les humiliations subies lors de la découverte d’un autre monde que le sien au café-épicerie : l’école. Le lieu qui lui a permit cette ascension sociale (l’accès à l’université, le poste de professeur) tant chérie par ses géniteurs mais aussi celui qui l’a éloignée d’eux. Denise entre à l’école libre, plus «  distinguée » que l’école communale, c’est là que la jeune fille devra faire face à d’autres codes. C’est également en son sein, qu’elle sera confrontée à la Honte et l’Humiliation.

« On ne parle jamais de ça, de la honte, des humiliations, on les oublie les phrases perfides en plein dans la gueule, surtout quand on est gosse. Etudiante… on se foutait de moi, de mes parents. L’humiliation. Il n’y avait pas que la maîtresse du cours préparatoire, la salope (…). Les filles. (Qu’est-ce qu’il fait ton père ? Epicier, c’est chouette, tu dois en manger des bonbons !) Tout doux, tout chaud au début, on ne s’y attend pas, je suis fière, heureuse. Et d’un seul coup la poignée de mots qui va tourbillonner en moi pendant des heures entières, qui va me faire honte. (Café aussi ? Il y a des bonhommes saouls alors ? C’est dégoutant !) Ma faute, j’aurai dû me taire, je ne savais pas ».

L’école sonne aussi comme le temple de l’interdit, du faux-semblant. Ainsi, dans le cadre d’un cours de confession l’écolière innocente couchera tous ses péchés sur le papier. Parmi eux, un seul fera pâlir d’horreur l’aumônier.

« Un seul péché l’a intéressé, combien de fois toute seule ? Des garçons ? (…) J’en suis sortie sale et seule. Il n’y avait que moi, personne d’autre ne glissait le doigt dans le quat’ sous, personne ne le regardait dans une glace, personne ne rêvait de faire pipi à plusieurs ».

L’école, cet endroit où la petite Denise expérimente la Honte et l’Humiliation, est donc le lieu symbolique de la double peine. Car c’est également là, dans une cité U, en vomissant tous les trésors de sa mémoire, que l’étudiante subit un avortement dans la douleur. Autre Humiliation.

Que ne faut-il pas vivre pour fuir son milieu. C’est bien cette réflexion qui cogne et cogne au fil des pages, à travers l’émergence de la mémoire et la constatation du «  résultat ». Enceinte. Puis, l’extirpation «  de mes bouts d’humiliations du ventre, pour me justifier, me différencier, si toute l’histoire était fausse… ».

Annie Ernaux, qui dans le roman utilise la première personne pour narrer cette expérience de la douleur corrélée à cette échappée du milieu, paradoxalement liée à l’ascension sociale de l’étudiante qu’elle était et par la même à la naissance du « je » écrivant-écrivain, ne cherche néanmoins pas à « s’autofictionner », comme elle le révèle dans un texte paru en 1994 : «  Vers un Je transpersonnel ». « Le « Je » que j’utilise me semble une forme impersonnelle, à peine sexuée, quelquefois même plus une parole de « l’autre » qu’une parole de « moi » : une forme transpersonnelle en somme. Il ne constitue pas un moyen de m’autofictionner, mais de saisir, dans mon expérience, les signes d’une réalité.

Bien que publié bien avant l’écriture du texte cité ci-dessus, Les armoires vides me semble bien saisir les signes d’une réalité. Celle de la crise de l’école, de ses codes, de l’éducation et de la société.  Si le récit montre que l’auteure a su s’élever, atteindre l’ascenseur social, grâce aux livres, à la littérature, il n’en dénonce pas moins la violence pour atteindre un tel but, tout ce qui transite autour de l’effort pour être « quelqu’un d’autre », pour réussir. Et le personnage de conclure :

« La littérature, même, c’est un symptôme de pauvreté, le moyen classique pour fuir son milieu ».

Publicités